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L'AIGLE A DEUX TÊTES
On
connaît la mort étonnante de Louis II de Bavière, l'énigme qu'elle pose et les
innombrables textes qui cherchent à la résoudre. J'ai pensé, en relisant
quelques-uns des textes, qu'il serait intéressant et propice au grand jeu du
théâtre, d'inventer un fait divers historique de cet ordre et d'écrire ensuite
une pièce pour en dévoiler le secret. Ces lectures de livres sur la mort du roi
m'avaient replongé dans l'atmosphère de cette famille qui, faute de pouvoir
créer des chefs-d'œuvre, en voulait être, et même qui se terminassent le plus
mal possible, comme il se doit. Il me fait inventer l'histoire, le
lieu, les personnages, les héros, capables de donner le change et propres à
flatter ce goût de reconnaître que le public préfère à celui de connaître, sans
doute parce qu'il exige un moindre effort. L'entreprise est dangereuse. Il est
vrai que le véritable public s'écarte d'un théâtre trop intellectuel. Mais une
grosse élite déshabituée de l'action violente, bercée de phrases, risque de
prendre fort mal ce réveil en fanfare et de le confondre avec le mélodrame. Peu
importe. Il le faut. La belle étude de
Rémy de Gourmont dans les Portraits littéraires me donna le style de ma reine.
Elle aurait l'orgueil naïf, la grâce, le feu, le courage, l'élégance, le sens du
destin, de l'impératrice Elisabeth d'Autriche. J'empruntai même une ou deux
phrases qu'on lui prête.Le vrai malheur de ces princes, supérieurs à leur rôle,
c'est qu'ils sont plus des idées que des êtres. Du reste il n'est pas rare
qu'une autre idée les tue. J'imaginai donc de mettre en scène deux idées qui
s'affrontent et l'obligation où elles se trouvent de prendre corps. Une reine
d'esprit anarchiste, un anarchiste d'esprit royal, si le crime tarde, s'ils se
parlent, si ce n'est plus le coup de couteau dans le dos de l'embarcadère du lac
de Genève, notre reine ne sera pas longue à devenir une femme, pas long notre
anarchiste à redevenir un homme. Ils trahissent leurs causes pour en former une.
Ils deviennent une constellation, ou mieux un météore qui flambe une
seconde et
disparaît.
Jean
COCTEAU
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THEATRE ET
POESIE
" Je suis un mensonge
qui dit toujours la vérité ".
Pour plagier la phrase finale du "
Menteur " ce court monologue écrit pour Jean Marais en 1939, sur
l'incommunicabilité avec les autres, (surtout avec soi-même), le théâtre est,
pour Jean Cocteau, un gigantesque mensonge, une constante mise en scène de
soi-même, pour mieux se trouver,s'éprouver…
Cocteau le séducteur
qui ne pouvait échapper au théâtre lui-même pour se plaire ; (pour se plaire, et
se réinventer, était un théâtre permanent, ébloui depuis l'enfance par ses
masques, les machineries à l'ancienne, et les comédiens… ses
frères.
C'était pour les
attirer, les pousser à se dépasser dans de spectaculaires numéros, qu'il a
parfois glissé dans la facilité d'un mélodrame à l'ancienne.
Heureusement, Cocteau, dans son
goût de l'épate, a toujours aimé la matière scénique, cette matière
paradoxalement si éphémère et il cherche de manière obsessionnelle à substituer
une Poésie du Théâtre à la poésie au théâtre. La réalité devenue le comble du
fantastique ???
A l'inverse des surréalistes,
Cocteau n'a pas besoin du rêve pour s'immerger dans le
merveilleux ; le réel lui suffit. Il y entre à coups de dialogues secs,
nerveux et crépitants, ironiques, et l'auteur " MULTIMEDIA " avant l'heure, fait
preuve d'une invention, d'un goût du risque, éternellement
d'avant-garde.Il nous touche par
l'idée qu'il se fait du théâtre, par tout ce que cette idée suggère, plus que
par son théâtre- même.
Bien sûr la plus
belle pièce de Cocteau c'est Cocteau !!
D'après Fabienne Pascaud
(Télérama).
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