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Venu du
théâtre, et bien qu'ayant eu la chance de pouvoir y mener une carrière parallèle
de décorateur, pour y retrouver cette émotion que donne le contact du public,
c'est à l'ORTF, devenu tardivement la SFP, en y traitant des sujets souvent
magnifiques complètement diversifiés, que j'ai pu avoir une idée tout à
fait générale de ce métier, le plus beau du monde, pour qui en a la
vocation.
De 1955 à 1980, dans une ambiance quasi
familiale ce furent en effet, pêle-mêle, des grands classiques, le théâtre de
boulevard, les opéras, les opérettes. Du music-hall le plus débridé à la
tragédie grecque, j'ai eu l'occasion de me frotter à tous les styles, tous les
genres, en passant de l'un à l'autre (peut-être avec plus ou moins de bonheur)
mais toujours avec les moyens financiers suffisants.
Si durant 35 ans, j'ai fait pour la
télévision plus de 600 émissions diverses, quels sont les souvenirs qui émergent
de la mémoire et s'imposent tout de suite ? Après mon départ de la SFP, "Nana",
bien sûr, à cause du sujet (mon préféré) et surtout l'ambiance affective soudée
par Maurice Cazeneuve, et toute l'équipe, autour des débuts de Véronique
Genest.
Les "Claudine" de Molinaro, "les Folies
Offenbach" de Michel Boisrond avec le merveilleux Michel Serrault que je
retrouvais après 'le Bourgeois Gentilhomme" de Pierre Badel, "La Vie
Parisienne", (encore un rêve de jeunesse réalisé cette fois avec
Christian-Jaque) s'imposent immédiatement - Et puis, en vrac, bien sûr, les
inusables "Habits Noirs" de René Lucot, les 24 émissions du "Caf-Conc au Music
Hall" pour la performance épuisante que représentaient des Mini Revues de 400
costumes, défilant en direct, en 1 h 30, et que j'ai assuré pendant plus de deux
ans sous la férule de Jean Kerchbron ; tous les "Airs de France" de Henri Spade,
également en direct, souvent amicalement orageuses.
Je me souviens aussi des tournages pour
des ambiances précises : celui de "La Case de l'Oncle Tom" en Camargue, pour le
pittoresque, avec J.C. Averty dont ce fut l'une des rares dramatiques ; celui de
"Marie-Antoinette" de Guy Lefranc pour la beauté de Geneviève Casile et la magie
de Versailles, vide, la nuit.
Les souvenirs en amènent d'autres, la
nostalgie les accompagne avec ceux qui nous ont quittés comme Yannick Andreï, le
cher complice. L'amener dans ce récit, c'est aussi y faire entrer la délicieuse
amie qu'était Odile Versois qui restera pour moi, l'éblouissante apparition
turquoise dans la robe Louis XV de "Lhiver d'un gentilhomme", dans la lumière
dorée d'un escalier de château Ardéchois ; la chaîne d'Odile à Marina Vlady
nourrissant les chiens errants de Cinecitta en robe du XIIIe siècle dans la"
Chambre des Dames".
Créateur de Costumes : le plus beau
métier du Monde ? Pourquoi ? Parce que le rêve s'y accroche
facilement.
Rénover d'anciens personnages, imaginer,
créer des êtres... Comme ce doit être amusant, me dit-on, ce que vous faites...
la fantaisie... l'invention... !
Qui ne nous a pas accompagnés, nous les
costumiers, alors que nous errons la maquette à la main, à travers les rayons du
"St Pierre", parmi les brocanteurs des Puces ; qui ne nous a pas vus palper,
soupeser, hésiter, au milieu des pièces de tissus ou de vrais costumes promis à
la poubelle (mais où il y a encore une broderie d'époque à récupérer), qui n'a
pas vu notre oeil s'allumer en tirant d'une liasse de soierie, l'échantillon qui
deviendra le pourpoint d'un roi ou le jupon d'une courtisane, n'a qu'une idée
imprécise de ce métier futile, peut-être, mais passionnant, excitant,
inhabituel, insolite, toujours nouveau et toujours différent, mais qui demande
aussi un don de soi, une soumission.
Notre travail commence à la lecture d'un
texte, car c'est d'abord l'oeuvre qu'il s'agit de défendre. Il nous faut nous en
pénétrer, retrouver ce que l'auteur a voulu faire de ses personnages, l'âme ou
l'esprit qu'il a voulu leur donner.
Une fois la pièce lue, et bien lue, il
nous faut interpréter l'aspect physique de ces fantômes, de même que l'acteur se
chargera d'en traduire les mouvements d'âme et de coeur ; et cela en accord avec
l'éclairage que le réalisateur ou le metteur en scène va donner de cet ouvrage ;
reconstitution historique fidèle ou transposition complète (fantaisie
poétique).
S'il s'agit de la transposition fidèle
d'une oeuvre, ou d'un personnage historique, il nous faut faire preuve
d'abnégation totale ; prisonniers que nous sommes de l'exactitude d'un style ou
d'une époque. Il nous faut retrouver la coupe, les couleurs, les matières qui
conviennent le mieux à l'illusion. Tant pis pour notre personnalité qui doit
s'effacer devant l' exactitude, et tant mieux si, s'étant effacée, elle
demeure.
Certains coloris sont liés à des époques
précises, et certains effets ne s'obtiennent qu'avec un matériau de grande
qualité. Je défie, par exemple, de réussir un joli pli Watteau, à la coupe si
particulière, autrement que dans une soie naturelle. Une dentelle de nylon sur
un jabot est catastrophique car elle n'a ni le moelleux, ni la finesse qu'on
retrouve dans les peintures d'époque. C'est une erreur de croire que n'importe
quel jupon donnera l'ampleur exacte d'une robe 1830 et c'est un défi de faire
porter un pourpoint à taille haute à un comédien qui vient de retirer pour
l'essayage, un jean ou un pull-over.
Pour ce faire chacun sa
méthode.
Pour ma part, je travaille le plus
souvent en deux temps, - nanti d'un rapide croquis pour me fixer l'attention, je
recherche le matériau adéquat. Il m'arrive de partir d'un tissu, d'une couleur,
d'une broderie trouvée dans une brocante, d'un coupon glané chez un soldeur,
pour faire la maquette définitive.
Semblable en cela aux couturiers, je
pars le plus souvent d'un matériau existant, - soit qu'il sera plus vrai, soit
que plus typique il excite l'imagination, soit tout simplement qu'il me
plaît.
Je pense que souvent "le tissu fait la
robe" et je préfère cela aux démarches stériles à la recherche d'un colori
introuvable.
A défaut bien sûr, je fais teindre ou
broder lorsque c'est nécessaire, mais je suis peu enclin à faire composer des
assemblages et des mélanges de matières, trouvant personnellement que cette
technique doit être réservée au théâtre.
Et puis, comme tout un chacun j'ai "des
hobbys" des "trucs" que j'arme et qui, si je le peux, s'imposent à moi comme
incontournables.
Des plumes de coq sur du velours
cramoisi, le tulle "point d'esprit" noir, une dentelle de chantilly posée à plat
sur un tissu rayé, une soie Pekinée de velours travaillée en chevrons, des
cerises en garniture d'un organdi blanc à pois, sont des recettes pour moi
éprouvées, que j'utilise avec le même bonheur.
Claude Catulle
Chevalier des Arts et des
Lettres
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